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Nord Est Archéologie

La tour d’habitation de Darnieulles (Vosges)

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La tour d’habitation de Darnieulles (Vosges) est un édifice daté traditionnellement de la première moitié du XIIe siècle. Elle est la propriété d’un lignage de chevaliers locaux dont les premières mentions remontent à la fin du siècle précédent.

L’objectif des campagnes archéologiques menées de 2012 à 2015 était de réaliser une couverture analytique complète de la tour afin d’en dégager les principaux caractères architecturaux et éléments techniques et technologiques mis en œuvre pour sa construction : choix des matériaux, composition des mortiers, techniques de mise  en œuvre, problèmes rencontrés, solutions techniques apportées, etc… L’analyse œuvre ainsi à replacer l’édifice dans un contexte d’apparition des tours seigneuriales des XIe-XIIe siècles. Cette tour se présente comme une synthèse des grands donjons résidentiels de l’ouest de la France (toutes proportions gardées), des petits donjons résidentiels de l’est du pays (par les techniques de construction) et des logis seigneuriaux germaniques (par l’espace et le confort).

La tour de Darnieulles est un bâtiment quadrangulaire de 15 m sur 11, muni de mur de 1,25 m d’épaisseur. L’espace intérieur offre une surface par niveau d’environ 110 m2. Les fondations sont posées sur le sol géologique calcaire, sans tranchée apparente de fondation entaillée dans la roche. Le rez-de-chaussée, était un étage aveugle, sans porte ni fenêtres. Le niveau du sol a été reconnu lors du sondage. Dans les remblais, un carreau d’arbalète datable des Xe-XIe siècles a été exhumé et permet de vieillir la construction de la tour de quelques décennies. Le premier étage correspond à une grande pièce d’apparat, dotée de sept fenêtres en sifflet et d’une cheminée qui s’avère être la plus ancienne connue dans l’est de la France. Cet étage était divisé en au moins deux pièces. Une porte débouche au sommet d’une tour semi-circulaire adossée à la tour d’habitation, et dont il ne reste plus que les arrachements. La fouille de 2014 a démontré qu’il s’agissait vraisemblablement d’une tour-latrines à fosse.

Ce niveau d’habitation manifeste, que l’on pourrait assimiler à l’aula et à la camera, est surmonté de la charpente du bâtiment, constituée d’une toiture en bâtière. Le nettoyage et l’assainissement des murs a mis en évidence une gaine maçonnée, qui récupère l’eau de ruissellement de la toiture. Ce procédé est connu sur nombres d’édifices dès la fin du Xe siècle. Deux grandes cavités semblent être l’emplacement de deux fermes soutenant la toiture. Les fragments de tuiles retrouvés dans une stratigraphie bien marquée démontrent que l’édifice était couvert de tuiles plates et creuses.

La tour est constituée de moellons calcaires issus des couches du Muschelkalk, qui se trouve en abondance aux abords du bâtiment. Plus de 8000 pierres ont été mesurées. Les éléments architecturés sont eux réalisés dans un grès gris issu des couches géologiques du Rhétien qui affleurent non loin de là. Les pierres sont liées en assises très régulières par un mortier de chaux et de sable beige, dans lequel on remarque par endroit des inclusions de tuileau.

102 trous de boulins ont été recensés sur la tour, presque tous maçonnées et traversant. Ces boulins présentent un agencement extrêmement régulier de 11 niveaux de platelage. Le bâtiment a donc été édifié lors d’une phase globale de travaux, les 4 faces étant montées en concomitance. Ce genre d’agencement très régulier est une constante dans les constructions militaires, civiles ou religieuses du XIe siècle.

Le blocage des murs est constitué de pierres disposées à plat ou en épi. Ce procédé de construction est également un bon marqueur chronologique puisque connu sur d’autres bâtiments lorrains pour le XIe siècle. Les investigations ont également permis la découverte au sein du blocage et du parement extérieur de fragments de tegula en remploi.

Ces opérations de terrain ont ainsi permis d’antérioriser la construction de la tour de Darnieulles et de faire apparaître le caractère exceptionnel que revêt cet édifice pour notre région.

Cédric Moulis

cedric.moulis@univ-lorraine.fr